L’art est fait pour troubler. La science rassure. (Georges Braque)

Les quelques 200 fonctionnaires qui, selon les termes du Parisien, « se sont invités » à la soirée de clôture du Mondial de la Salsa qui se déroulait le 12 juin 2005 au Pavillon Baltard, à Nogent, eux, ne se sont manifestement pas laissés troubler.

Dans ce qui est assez vite apparu comme une opération on ne peut plus médiatique de « traque du travail illégal », les policiers, inspecteurs du travail, de l’URSSAF, douaniers, appuyés par une compagnie de CRS (!) qui bloquait les issues, ont méthodiquement relevé les identités de l’intégralité des artistes présents dans les loges, distribué quelques 70 convocations au commissariat pour le lendemain, et au passage provoqué l’annulation du concert fort attendu du big band Mambo Legacy.

Bien entendu, je me garderai bien d’émettre une quelconque opinion sur la réalité des diverses irrégularités suspectées dans l’organisation de cet événement, qui ont motivé cette intervention des autorités. C’est à la justice, et à personne d’autre, de se prononcer à cet égard.

Je ne peux néanmoins m’empêcher de vous livrer ici mon sentiment : je suis choqué.

Choqué par une telle débauche de moyens employés pour fondre sur un événement réunissant un petit millier de passionés. Choqué par l’interrogatoire qu’ont eu à subir les dizaines d’artistes qui avaient la malchance de se trouver dans les loges ce soir là. Choqué par le traitement des artistes étrangers, à qui l’on parlait français sans se soucier du fait qu’ils comprennent ou non notre langue. Choqué par la garde à vue, pendant 48 longues heures, de quelques-uns des artistes les plus respectés du milieu de la danse salsa parisienne, que les autres artistes interrogés ont vu partir menottés comme de vulgaires délinquants. Choqué, enfin, par les diverses accusations que les policiers ont formulées contre eux.

C’est un fait connu de tous dans le milieu salsa : les événements communément appelés « congrès » de salsa, réunissant sur un week-end entre quelques centaines et quelques milliers de passionnés autour de spectacles (qu’il s’agisse de musique ou de danse), de stages de danse dans la journée, et de soirées dansantes, où les danseurs du monde entier, des débutants aux pointures internationales de la danse, se retrouvent sur les pistes pour partager leur amour des musiques et danses afro-caribéennes, fonctionnent dans une très large mesure grâce à la participation de dizaines de bénévoles, aux côtés des quelques personnes qui sont à la base de l’organisation. Les congrès de grande taille, en particulier, tels celui de Los Angeles, où celui de San Juan de Porto Rico, sont portés à bout de bras par quelques centaines de bénévoles qui se relayent pour faire « tourner la machine », et qui profitent par la même occasion de leur temps libre, pour participer à l’événement au même titre que les autres visiteurs.

Il semblerait que cette réalité, dans notre pays, soit tout simplement considérée comme illégale. Bénévolat, dites-vous ? L’administration française, elle, semble considérer cela comme du travail dissimulé.

Au-delà des dizaines de bénévoles qui donnent de leur temps pour la réussite d’un projet d’envergure comme le Mondial de la Salsa, ce sont les artistes eux-mêmes qui sont visés, et plus particulièrement les artistes amateurs, qui, comme il est de coutume dans les congrès de salsa, ont la possibilité de présenter leurs chorégraphies sur la même scène que les artistes professionnels, les fameux « danseurs internationaux »… sans autre contrepartie que la possibilité de se faire connaître, de danser devant un public international, bref de se « roder » au métier aux côtés des plus grands. Tous les danseurs de salsa qui aujourd’hui, sont en haut de l’affiche, ont a un moment où un autre débuté, et le tremplin des congrès internationaux de salsa où quiconque peut passer sur scène, à condition de présenter un spectacle de qualité, a aidé beaucoup de ces vedettes d’aujourd’hui à faire connaître leur talent à leurs débuts sur scène.

Là encore, l’intervention des autorités au Mondial de la Salsa 2005 au pavillon Baltard crée un précédent qui ne laisse rien présager de bon dans ce domaine.

Désormais, les organisateurs français hésiteront sans doute à faire passer sur scène quiconque n’est pas professionnel, ou qui pour une raison ou une autre, n’est pas rémunéré pour sa prestation. Danseurs et musiciens amateurs, chorégraphes et directeurs musicaux en herbe, vous pourrez bien entendu continuer à jouer et à danser… dans votre garage.

Je vous laisse mesurer l’ampleur des dégâts potentiels sur notre milieu, qui repose en grande majorité sur des musiciens, DJs, danseurs, et organisateurs qui exercent une autre activité à titre principal, ne pouvant subsister de leur seule activité artistique.

Alors certes, l’une des principales finalités du droit du travail est de protéger les salariés, et nul n’est censé ignorer la loi, dans ce pays. Mais dans le cas qui nous occupe, je ne peux m’empêcher de penser que la cible a été fort mal choisie par l’administration.

Salsabor, pour ne pas la nommer, est précisément l’un des acteurs du milieu de la salsa qui pousse à la professionnalisation de ce dernier, l’une des rares structures à avoir choisi une forme de société, en employant ses professeurs en CDI, plutôt que de se complaire dans les facilités du milieu associatif, l’une des rares écoles de danse à proposer un vrai cursus de formation professionnelle, dont sont sortis plusieurs professeurs qui ont par la suite fondé leur propre structure. Au-delà du talent, du sérieux et du professionnalisme qui leur a conféré une aura dépassant largement nos frontières, c’est d’abord et avant tout une équipe de passionnés qui est aujourd’hui clouée au pilori, et qui paye sans doute un excès d’enthousiasme qui l’a conduit à organiser un événement d’une envergure telle que le Mondial de la Salsa, sans avoir su s’entourer de toutes les compétences nécessaires, et en s’appuyant sur des gens prêts à donner de leur temps de manière désintéressée sans se douter un seul instant qu’une telle mobilisation de bonnes volontés pourrait facilement paraître suspecte à quiconque est exterieur au milieu.

Vous l’aurez compris, je ne suis guère optimiste sur les répercussions de ces événements sur le milieu Salsa en général… même si j’espère de tout coeur me tromper.

Vous aimez, partagez !